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Le message du Pape François pour le Forum de Davos

2016-01-20 Radio Vatican

(RV) Le Pape François invite les décideurs à créer de nouveaux modèles économiques, car l’irruption de la finance et des nouvelles technologies dans les économies globales et nationales a provoqué une réduction drastique des emplois et creusé encore un peu plus le fossé social et les injustices. Il l’affirme dans un message au Forum économique mondial de Davos qui a ouvert ses travaux annuels ce mercredi 20 janvier 2016 dans un climat particulièrement morose. Cette assemblée regroupe jusqu'à samedi 2500 des plus importants décideurs de la planète, chefs d'État ou de gouvernement, ministres, chefs d'entreprises, ou même artistes. Le thème officiel est la "Quatrième Révolution industrielle" qui pourrait transformer l'économie mondiale.

Or, le climat est lourd car la croissance mondiale menace de dérailler, le ralentissement chinois est préoccupant et le contexte géopolitique est marqué par les attentats et la crise migratoire. Pékin a publié mardi son chiffre de croissance 2015 qui est au plus bas depuis 25 ans. Par ailleurs, les marchés financiers connaissent une période de grande volatilité, et les cours du pétrole et des matières premières sont au plus bas.

Le Saint-Siège est représenté à Davos par le cardinal Peter Turkson, président du Conseil pontifical Justice et Paix. C’est lui qui a remis la lettre du Pape François au fondateur et président exécutif du Forum Économique Mondial, Klaus Schwab.

Dans son message, le Saint-Père relève que le chômage touche actuellement des centaines de millions de personnes. «La diminution des chances de trouver un emploi utile et digne, associée à la réduction de la protection sociale, a provoqué une augmentation inquiétante des inégalités et de la pauvreté dans différents pays». Le Souverain Pontife exhorte donc les responsables du monde des affaires à «utiliser les technologies avancées pour créer du travail digne pour tous, maintenir et renforcer les droits sociaux, et protéger l’environnement». «Face aux profonds changements actuels, insiste-t-il, les responsables mondiaux ont le devoir de garantir que la "quatrième révolution industrielle" ne conduise pas à la destruction de la personne humaine ou à la transformation de notre planète en un jardin vide pour le plaisir de quelques élus».

«Il est urgent au contraire de construire des sociétés inclusives basées sur le respect de la dignité humaine, la tolérance, la compassion et la miséricorde. La création d’emplois est une partie incontournable du service du bien commun. L’homme doit guider le développement technologique, sans se laisser dominer par lui», écrit encore le Pape François au Forum de Davos, qu’il invite par ailleurs à «ne pas oublier les pauvres». 

«Nous ne devons jamais permettre que la culture du bien-être nous anesthésie, au point de nous rendre incapables d’éprouver de la compassion devant le cri de douleur des autres. Pleurer devant le drame des autres ne veut pas dire seulement partager leurs souffrances, mais aussi et surtout réaliser que nos propres actions sont cause d’injustice et d’inégalité».

Et le Saint-Père demande aux hommes d’affaires de «ne pas avoir peur d’ouvrir leurs cœurs aux pauvres. De cette manière, ajoute-t-il, vous donnerez libre cours à vos talents économiques et techniques, et découvrirez la joie d’une vie pleine, que le consumérisme ne peut à lui seul apporter».

Voici le texte intégral de ce message :

«Au Professeur Klaus Schwab

Président Exécutif du World Economic Forum

Avant tout, je voudrais vous remercier de votre aimable invitation à m’adresser à la réunion  annuelle du World Economic Forum à Davos-Klosters à la fin de janvier sur le thème : "Maîtriser la quatrième révolution industrielle". Je vous présente mes vœux cordiaux pour la fécondité de cette rencontre, qui cherche à encourager une continuelle responsabilité sociale et environnementale à travers un dialogue constructif de la part des gouvernements, des responsables d’affaires et responsables civils, aussi bien que des distingués représentants des secteurs politiques, financiers et culturels.

L’aurore de ladite «quatrième révolution industrielle» a été accompagnée par le sentiment croissant d’une inévitable et drastique réduction du nombre de postes de travail. Les dernières études conduites par l’International Labour Organization montrent que le chômage actuel touche des centaines de millions de personnes. La financiarisation et la technologisation des économies, globales et nationales, ont produit  un profond changement dans le domaine du travail. La diminution des possibilités d’avoir un emploi utile et digne, associée à la réduction de la protection sociale, a provoqué une augmentation inquiétante des inégalités et de la pauvreté dans différents pays. Il y a clairement besoin de créer de nouveaux modèles de faire des affaires qui, tout en promouvant le développement des technologies avancées, soient aussi capables de les utiliser pour créer du travail digne pour tous, pour maintenir et renforcer les droits sociaux, et pour protéger l’environnement. L’homme doit guider le développement technologique, sans se laisser dominer par lui !

Je lance un appel à vous tous une fois de plus : «N’oubliez pas les pauvres !» C’est le premier défi qui se trouve devant vous en tant que responsables dans le monde des affaires. «Celui qui a les moyens d’une vie décente, au lieu d’être préoccupé par les privilèges, doit chercher à aider les plus pauvres à accéder eux aussi à des conditions respectueuses de la dignité humaine, notamment à travers le développement de leur potentiel humain, culturel, économique et social» (Rencontre avec les Autorités et le Corps diplomatique, Bangui, 29 novembre 2015).

Nous ne devons jamais permettre que «la culture du bien être nous anesthésie», au point de nous rendre incapables «d’éprouver de la compassion devant le cri de douleur des autres ; nous ne pleurons plus devant le drame des autres, leur prêter attention ne nous intéresse pas, comme si tout nous était une responsabilité étrangère qui n’est pas de notre ressort» (Evangelii gaudium, n. 54).

Pleurer devant le drame des autres ne veut pas dire seulement partager leurs souffrances, mais aussi et surtout réaliser que nos propres actions sont cause d’injustice et d’inégalité. «Ouvrons nos yeux pour voir les misères du monde, les blessures de tant de frères et sœurs privés de dignité, et sentons-nous appelés à entendre leur cri qui appelle à l’aide. Que nos mains serrent leurs mains et les attirent vers nous afin qu’ils sentent la chaleur de notre présence, de l’amitié et de la fraternité. Que leur cri devienne le nôtre et qu’ensemble, nous puissions briser la barrière d’indifférence qui règne souvent en souveraine pour cacher l’hypocrisie et l’égoïsme» (Bulle d’indiction du Jubilé Extraordinaire de la Miséricorde, Misericordia Vultus, n.15).

Quand on réalise cela, on devient plus pleinement humain, puisque la responsabilité envers nos frères et sœurs est une part essentielle de notre commune humanité. N’ayez pas peur d’ouvrir vos esprits et vos cœurs aux pauvres. De cette manière, vous donnerez libre cours à vos talents économiques et techniques, et découvrirez la joie d’une vie pleine, que le consumérisme ne peut de lui-même apporter.

Face aux profonds changements actuels, les responsables mondiaux ont le défi de garantir que la prochaine «quatrième révolution industrielle», le résultat des innovations robotiques, scientifiques et technologiques, ne conduisent pas à la destruction de la personne humaine – pour être remplacée par une machine sans cœur  – ou à la transformation de notre planète en un jardin vide pour le plaisir de quelques élus.

Au contraire, le moment présent offre une précieuse occasion de guider et de gouverner le processus actuellement en cours, et de construire des sociétés inclusives basées sur le respect de la dignité humaine, la tolérance, la compassion et la miséricorde. Je vous presse donc de reprendre votre conversation sur la manière de construire l’avenir de la planète, «notre maison commune», et je vous demande de faire un effort uni pour rechercher un développement durable et intégral.

Comme je l’ai souvent dit, et je le répète maintenant volontiers, les affaires sont «une noble vocation, orientée à produire de la richesse et à améliorer le monde pour tous», surtout «si on comprend que la création de postes de travail est une partie incontournable de son service du bien commun» (Laudato si’, n. 129). Ainsi, elles ont une responsabilité pour aider à surmonter la crise complexe de la société et de l’environnement, et pour combattre la pauvreté. Cela permettra d’améliorer les conditions de vie précaires de millions de gens et comblera le fossé social qui provoque de nombreuses injustices et ronge les valeurs fondamentales de la société, comme l’égalité, la justice et la solidarité.

De cette manière, par le moyen privilégié du dialogue, le World Economic Forum peut devenir une plateforme pour la défense et la protection de la création, pour la réussite d’un «progrès plus sain, plus humain, plus social, plus intégral» (Laudato si’, n. 112), dans le respect aussi des objectifs environnementaux, et le besoin de maximiser les efforts pour éradiquer la pauvreté, tel que cela a été défini dans l’Agenda 2030 pour le Développement Durable et dans le Paris Agreement under the United Nations Framework Convention on Climate Change.

Monsieur le Président, renouvelant mes bons vœux pour le succès de la prochaine réunion de Davos, j’invoque sur vous et sur tous ceux qui participent au Forum, ainsi que sur vos familles, d’abondantes bénédictions divines.

Du Vatican, le 30 décembre 2015»

 

(CV-RF)

(Tratto dall'archivio della Radio Vaticana)